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Comme l'eau des étangs...

"Les secrets de famille", Martine Lani-Bayle / Serge Tisseron

22 Juillet 2015, 08:20am

Publié par Nathalie M.

Cadavres dans les placards, squelettes sous les lits, enfants illégitimes, oncles criminels, tantes folles (ou le contraire)... Trésors cachés, ascendances secrètes et prestigieuses... Les fantasmes ne manquent pas dès lors qu'il est question, dans la même formule, de secret et de famille. Parfois, on sait qu'il y en a un ; on sait même parfois qui en est, ou en a été le dépositaire. Parfois, on en ignore tout, même l'existence : il ne nous reste qu'à imaginer.

A partir de ces fantasmes, de ces questions, deux auteurs ont écrit deux ouvrages bien différents, au titre commun.

"Les secrets de famille", Martine Lani-Bayle / Serge Tisseron

L'ouvrage de Lani-Bayle, publié en 2007 chez Odile Jacob, est sous-titré : "La transmission de génération en génération". Et ce sous-titre est beaucoup plus représentatif du contenu que ne l'est le titre. Lani-Bayle s'intéresse beaucoup à la famille, aux relations intergénérationnelles, à la transmission, beaucoup moins à la question du secret proprement dit. Son essai est donc un peu décevant de ce point de vue. Seuls trois chapitres sur les neuf que compte le livre traitent directement du secret  et des modalités de sa transmission (ce qui passe sans le dire / ce qui est mal dit / ce qui passe malgré tout). Les autres chapitres sont consacrés à la transmission : ce qu'on veut ou croit recevoir, ce qu'on veut transmettre. Le chapitre 7 s'intéresse au rôle de l'écriture dans cette double quête. D'ailleurs, de nombreux écrivains sont cités tout au long de l'ouvrage.

Peut-être inspirée par certains auteurs américains, l'autrice* s'implique personnellement dans sa réflexion jusqu'à utiliser largement sa propre histoire familiale à titre d'exemple. C'est plus intéressant, je trouve, lorsqu'elle fait appel à ses expériences professionnelles plutôt que personnelles.

Une réflexion intéressante est menée, sur le mythe de la répétition transgénérationnelle, fondée en partie sur un calcul mathématique. Pour Lani-Bayle, 

on a les ancêtres que l'on s'invente (...). Ce ne sont pas les ancêtres qui nous produisent (en se "reproduisant"), mais nous qui les produisons. De même, et pour la même raison, c'est le présent qui crée le passé, celui qui survit en se modifiant jour après jour dans notre représentation, et pas l'inverse.

* qui n'est ni un néologisme ni un barbarisme mais un archaïsme : http://www.siefar.org/docsiefar/file/Histoire%20d%27autrice%20-%20A_%20Evain.pdf

"Les secrets de famille", Martine Lani-Bayle / Serge Tisseron

L'essai de Tisseron, publié en 2011 aux PUF, dans la collection Que sais-je ? propose une approche différente, centrée beaucoup moins sur la question de la famille que sur celle du secret. Quatre des six chapitres comprennent le mot dans leur titre (et un cinquième contient le mot "crypte" qui appartient au même champ lexical).

Cet essai, très pédagogique, commence par une définition du secret, et plus spécifiquement du "secret de famille" avant de s'interroger sur ses effets sur les enfants du détenteur du secret puis sur ceux de la génération suivante. Puis l'auteur donne un aperçu des travaux théoriques et cliniques sur la question, notamment en psychanalyse. Il explique de manière très claire les notions d'inconscient, de refoulement, de clivage et de symbolisation, en montrant comment ceux-ci sont à l'oeuvre chez l'individu confronté à un secret de famille.

Progressivement, la réflexion s'élargit vers  le collectif : comment un pouvoir politique impose un non-dit (et un non-pensé) au sujet d'un événement douloureux de son histoire ; comment une catastrophe collective peut générer le secret ; comment tout secret de famille s'insère dans une structure sociale et culturelle qui impose ses interdits et ses tabous.

Le dernier chapitre s'intitule "Se reconstruire avec ses secrets" et donne des pistes pour éviter que le secret de famille et, surtout, les modalités de son dévoilement éventuel (et souhaitable), n'occasionnent trop de dégâts, notamment sur les enfants. 

Cet essai de Serge Tisseron, qui réfléchit depuis longtemps à la question des secrets de famille, est passionnant de bout en bout.

 

Aucune vérité n'est thérapeutique, et pourtant les Secrets sont souvent pathogènes. Voilà le paradoxe qu'il nous faut apprendre à gérer.

"Les secrets de famille", Martine Lani-Bayle / Serge Tisseron

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