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Comme l'eau des étangs...

Alaïs

19 Août 2015, 08:37am

Publié par Nathalie M.

On l'appellera Alaïs, parce que c'est ainsi que ses parents, s'ils avaient fait preuve d'un peu de jugeotte et d'imagination l'auraient prénommée. Alaïs me raconte "le pire jour de (sa) vie" : c'était il y a deux ou trois ans, le lendemain de sa rentrée en CP. Ses parents (oui, oui, les mêmes !) ne lui avaient pas dit qu'elle devait rester à l'étude et avaient, les indignes, oublié de mettre un goûter dans son cartable ! A 16h30, Alaïs avait attendu en vain des parents qui n'arrivaient pas, avant de rejoindre ses camarades à l'étude, l'âme triste et le ventre vide.

Alaïs me raconte cela, donc, avec beaucoup de détails factuels. Elle ponctue les instants les plus dramatiques de petits rires, et moi, et bien, je ris aussi. Elle interrompt aussitôt son récit et se renfrogne :

"- C'est méchant de rire quand je te raconte le pire jour de ma vie.

- Mais... tu as ri toi aussi. Je ne me moque pas, je ris avec toi.

- Mais moi, si je ris, c'est parce que sinon, je pourrais pas le raconter."

Il est vrai que cette histoire de goûter oublié ne m'avait pas semblé si dramatique, et je suis même sûre qu'objectivement, elle a vécu des choses pires dans sa courte vie. Objectivement ? Qui suis-je, pour juger, objectivement, du degré de sa souffrance ? Qui peut, objectivement, juger du degré de la souffrance d'autrui ? Comment quantifier cette souffrance, la hiérarchiser ? Que moi, adulte, je ne juge pas si grave cet oubli de goûter, que personne d'autre qu'Alaïs ne juge cela grave, me donnerait-il le droit de lui dénier, à elle, ce droit d'affirmer que c'est "le pire jour de (sa) vie"? 

Et si Alaïs considère que d'autres événements, à mes yeux plus tragiques, l'ont moins affectée, que dois-je en déduire? Qu'elle est insensible? Non : simplement, qu'elle ne ressent pas les choses comme moi. Que l'angoisse qu'elle a éprouvée ce jour-là (de ne pas savoir où aller, de penser que ses parents l'avaient oubliée, le tout dans un cadre encore très étranger pour elle) a dépassé pour elle tous les autres moments de sa vie où elle s'est sentie triste ou apeurée.  Et que je n'ai pas à imposer ma hiérarchie dans sa souffrance. Ce serait pourtant tentant...

Alaïs

Mais si j'ai ri, ce n'est pas seulement parce que je n'accordais guère d'importance à cette histoire de goûter. C'est aussi, et surtout, parce qu'elle riait elle-même. Et que je n'avais évidemment pas compris que "sinon, (elle n'aurait pas pu) raconter".

Nous savons depuis longtemps, depuis bien avant Desproges qu'on peut rire de tout (pas avec n'importe qui, certes). L'humour est salvateur, parfois, toujours peut-être, lorsqu'il permet aux victimes, aux faibles, aux opprimés, de sauvegarder leur dignité.

Mais dans le cas d'Alaïs, il s'agissait moins d'humour que d'un rire, concret, physiologique, audible et visible. Un rire paradoxal. Quelque chose, à la limite, comme un rire de survie.

Le rire d'Alaïs, c'est le même que celui de l'enfant que l'on gronde ou que l'on punit. Ce rire que l'on prend comme une provocation, ce rire que bien souvent on va s'acharner à faire taire, moins peut-être parce qu'on l'interprète comme un manque de respect que parce que, dans son incongruité, il nous choque et nous déstabilise. L'enfant qui rit face aux cris ou aux remontrances de l'adulte n'agit pas forcément ainsi volontairement, par esprit de résistance ou de rébellion. Il rit parce qu'il ne sait pas quoi faire d'autre, parce qu'il est incapable de réagir autrement. Peut-être parce que les émotions se mélangent,en quelque sorte, et la joie qu'il exprime est à l'opposé du chagrin ou de la peur qu'il ressent. 

Alaïs

Le rire d'Alaïs, c'est le même que celui de cette femme ou cet homme qui rient en racontant, parfois avec humour, ce qui est trop horrible pour pouvoir être raconté autrement. Si l'humour est mise à distance, consciente et volontaire, s'il est parfois aussi le complice actif du déni (ce n'est pas grave puisque je peux en rire), le rire, série de contractions mécaniques des muscles de la face et particulièrement de la bouche, accompagnées de bruits caractéristiques, est autre chose. Et d'abord, parce qu' il n'est pas forcément, voire jamais totalement volontaire. 

On pourrait y voir une forme de politesse : tu ris pour atténuer l'horreur de ce que tu as à dire, pour ne pas gêner ton  auditeur en l'obligeant à éprouver de la tristesse pour toi ; tu ris peut-être aussi pour éloigner de toi sa pitié, pour ne pas te sentir rabaissé par sa pitié. Mais aussi, parfois, tu ris sans vouloir rire. Et tu te vois rire en racontant ces horreurs qui devraient te faire pleurer, qui objectivement (on y revient) devraient faire pleurer n'importe qui. Ces horreurs qui, si elles n'étaient pas arrivées, n'auraient pas à être dites. Et tu ne peux pas t'empêcher de rire. Et pire, tout en riant et en parlant, tu imagines ce que ton interlocuteur pense de toi, que tu es malade, ou insensible, ou que finalement ce que tu lui racontes n'est pas si grave, toutes choses qui sont totalement fausses, que tu ne veux pas qu'il croie et que ton rire veut lui faire croire. Mais si tu arrêtes de rire, tu fais quoi? Le rire permet le discours, les pleurs beaucoup moins. Et l'angoisse l'interdit tout à fait. Si tu arrêtes de rire, tu te tais. Ce rire, le rire d'Alaïs, est ce qui permet de dire l'indicible. 

 

Alaïs

Ne jugeons pas celui qui rit quand nous jugeons qu'il n'y a pas lieu de rire. Interdisons-nous de hurler sur l'enfant que nous avons puni jusqu'à ce qu'il ait une réaction conforme à celle que nous attendons, il en est peut-être incapable ; et ce "peut-être" doit suffire à nous arrêter.

Ne pensons pas, quand quelqu'un nous a fait assez confiance pour nous raconter ce qui, dans sa vie, lui est arrivé de pire, que son rire signifie forcément qu'il a été capable de surmonter ces événements et de les mettre à distance. Evitons de rire avec lui, ce qui pourrait le blesser. Evitons plus encore de nous montrer choqué par son rire ou de lui faire la morale ("Mais comment peux-tu rire de ça ?") : il sait bien mieux que nous que son histoire n'est pas drôle, au moment même où il la raconte en riant. Accueillons-les, lui, son histoire et son rire déplacé, avec amour. C'est le moins et le mieux que nous puissions faire.

 

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