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Comme l'eau des étangs...

" Ce fut ainsi qu'ils échangèrent..."

13 Avril 2016, 07:30am

Publié par Nathalie M.

Alexandre Vialatte, LES FRUITS DU CONGO, Gallimard, 1951

Alexandre Vialatte, LES FRUITS DU CONGO, Gallimard, 1951

Parce que ce roman a été une des plus belles lectures de ma vie, et Frédéric Lamourette un de mes plus beaux amoureux de papier. Parce que trente ans après je frémis encore aux noms de Vingtrinier et de M. Panado. Parce que le style onirique de Vialatte m'enchante, parce qu'il emmêle mieux que personne le lyrisme à l'ironie, parce qu'il raconte de belles et terribles histoires, parce qu'il n'en finit pas de regretter la perte d'une enfance mythifiée ... Pour tout cela, j'ai eu envie de partager cette page avec vous.

Ce fut sans doute ce soir-là qu'il osa lui prendre la main, quand ils furent assis sur une pierre et il lui dit - la nuit était toute noire et c'est à peine s'ils se voyaient - qu'un jour il serait capitaine au milieu des Méridiens bleus, dans des pays qui sentent l'alligator. Rien ne pouvait s'opposer à ça, sinon peut-être l'équation du mouvement accéléré, car autant il brillait en géométrie pure, autant cette équation lui causait de tourments, mais avec l'aide de Destarac, qui était très fort, il battrait aussi cet ennemi, il tuerait ce dragon de sa lance... Pour l'amour des Grandes Choses et des Jeunes Filles de l'île... Il n'eut pas besoin d'en dire plus. Elle comprit fort bien cette algèbre. Elle lui pressa la main, et lui dit à son tour, pour ne pas être en reste avec ce conquérant qui lui apportait les éléphants, les crocodiles et la peau de l'équation la plus ennemie au monde de l'avenir des enfants des Îles, elle lui dit, sans qu'on pût bien savoir si c'était l'ironie d'une jeune fille taquine ou le secret d'un enfant solennel, qu'elle était, elle, la reine des Îles, du Labyrinthe, des Maisons Roses, des Maisons Mortes et du Moulin à Vent. C'était si vrai depuis si longtemps au fond de nos cœurs qu'il ne put que la croire sur parole. Il savait déjà tout cela avant qu'elle n'eût ouvert la bouche.
Ce fut ainsi qu'ils échangèrent, comme Salomon et la Reine de Saba - sur une pierre froide qui leur donna un rhume - des empires et des royaumes tandis que l'eau clapotait autour des roseaux noirs. Et l'amour devait toujours sentir pour Frédéric cette odeur de panier de pêcheur et de grand vent qu'avait le soir sur les Îles du fleuve.
Et, après ces orgies, Dora lui dit d'attendre, que quelqu'un viendrait le chercher et le ferait passer en canot. Puis elle partit et disparut dans les buissons.

Alexandre Vialatte, LES FRUITS DU CONGO

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