Iris
On l'appellera Iris. Elle avait de cette fleur la majesté, la beauté un peu rigide. Elle avait passé sa vie professionnelle au service des autres. Ce massage, c'était un cadeau de ses amis pour son départ en retraite.
Tout en se déshabillant, Iris s'est excusée de ce que je risquais de trouver son corps un peu vieux. Elles sont si nombreuses, ces femmes qui s'excusent de leur âge, de leurs os, de leur gras, de leurs poils, de leur corps, que cela a cessé de me surprendre, même si cela continue à m'attrister. A Iris, comme aux autres, j'ai dit la vérité, que son corps était comme il était et qu'il était beau ainsi. Tous les corps sont beaux, avec leurs poils, leur peau, leur graisse, leur chair et leurs os. Leur extrême fragilité et leur étonnante résistance. Leur capacité à s'adapter. Leur vie. Plus je rencontre dans ma pratique de corps différents, et plus j'éprouve d'admiration et de tendresse à leur égard.
J'ai choisi pour Iris une huile au parfum fleuri et j'ai commencé à la masser. Quand elle s'est retournée sur le dos pour la deuxième partie du massage, il m'a semblé qu'elle avait peut-être pleuré. Mais son visage était serein et je ne lui ai pas demandé si ça allait.
A la fin du massage, Iris m'a remerciée. Puis, en se rhabillant, elle m'a dit :
"Je ne sais pas si vous avez vu. J'ai pleuré".
Elle a tourné vers moi ses yeux gris :
"Je crois que c'était de très vieilles larmes qui demandaient à sortir."
Je pense souvent à vous, Iris, qui cultivez votre jardin dans votre province. Et je vous remercie de m'avoir fait cadeau de ces larmes.
Jeanne Moreau, 1970

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